Tout autour de lui, des centaines de natifs, vêtus de saris multicolores, de costumes à l’européenne, de pantalons et chemises de coton blanc ou, pour les plus pauvres de simples pagnes, continuaient calmement leurs occupations en l’ignorant complètement.
Çà et là, de chaque côté de la rue, des paysans étaient accroupis près de grands paniers de légumes et de fruits, criant et gesticulant, afin d’attirer l’attention des passants sur la qualité et la fraîcheur de leurs produits. Plusieurs “rickshaws“ chargés de pacotille japonaise ou de cigarettes étrangères et poussés par des coolies aux jambes maigres essayaient de se frayer un passage à travers la foule.
Dans un coin de la place, parqués en lignes irrégulières, des petits motos-taxis à trois roues, pilotés par des Sikhs en turban, attendaient patiemment un hypothétique client.
Un peu plus loin, un autobus déchargeait sa cargaison de touristes japonais. Appareil photo en bandoulière, ils souriaient et couraient un peu partout afin de tout voir en un temps record.
Occupé à lire un prospectus, racontant l’histoire du bâtiment touristique, Peter sursauta lorsqu’il fut accosté, par un jeune indien d'environ quatorze à quinze ans.
“ Excuse-moi, sir, excuse-moi ! Je m’appelle Jahal. Je suis né à Bombay. Mon père chauffeur taxi. Je vais avec lui souvent et je connai ville mieux que n’importe qui. Si tu veux visiter, je fais visiter. Je suis ton guide pour le jour. Coûte rien, je fais simplement parce que j’aime Américain. Je connai histoire Porte des Indes et beaucoup autres histoires. Je te dirai des choses que la plupart des guides ne savent pas. Je t’emmène au marché et après voir les filles. Okay sir, okay ?
Pendant qu’il parlait, Jahal marchait à reculons, parlant avec ses mains, avec ses yeux, un sourire confiant sur le visage.
Le gosse parlait bien l’anglais, il avait l’air très sympathique et si l’on en croyait ses promesses, il connaissait bien la ville et pouvait peut être montrer à un visiteur des trucs intéressants. De plus la chose ne coûterait pas très cher et lui permettrait peut-être de manger un jour de plus, alors pourquoi pas? Peter n’hésita pas très longtemps.
Et ainsi commença la journée, Jahal emmena le jeune touriste visiter un musée exposant des dizaines de minuscules statues de bronze, venues du début des temps. Puis dans un autre musée, au sol recouvert de magnifiques tapis et de peaux de tigre, et enfin dans un magasin où il était possible d’acheter une multitude d’articles en ivoire jaunis par le temps. Puis il l’entraîna au marché local où il marchanda pour lui quelques articles en cuir ou en peau de serpent, essayant de le convaincre qu’il lui faisait économiser beaucoup d’argent.
En le suivant à travers les rues étroites de Bombay, Peter découvrit le temple des serpents, loin des quartiers touristiques, perdu au fond d’une rue boueuse, avec son toit recouvert de statues, représentant les multiples Dieux de la religion hindoue.
Au fur et à mesure que la journée passait, Jahal parlait, racontait, expliquait les mille et un secrets des religions indiennes et les traditions de son pays, insistant sur les traditionnelles vaches sacrées, qu’il contournait respectueusement. Marchant crânement dans les rues tortueuses, s’ouvrant un chemin à travers la foule, jamais perdu, prouvant que ses promesses du matin étaient vraies et qu’il connaissait cette ville comme le dos de sa main.
En début d’après-midi, il entraîna son client dans un petit restaurant où il dévora un curry si pimenté que le jeune occidental évita d’y toucher, se contentant de tasses de thé et de chapatis.
Puis, toujours sur les conseils de Jahal, tous deux s’empilèrent dans un de ces motos-taxis à trois roues, qui zigzaguant à toute vitesse à travers une circulation en folie les emmena vers ce que Jahal appelait la partie “la plus intéressante“ de la ville ou en d’autres mots pour aller voir les filles.
Après la journée passée à admirer vieux bâtiments, temples et autres musées, Peter était plutôt fatigué d’architecture en tout genre et était prêt à s’intéresser à un autre genre de curiosités. Il accepta d’aller découvrir ce coin de la ville qui semblait tant intéresser Jahal.
La rue “chaude“ qu’il visita ce jour-là, est probablement une des rues la plus sale de Bombay, étroite, boueuse, puante, ordures et vieux papiers traînant partout. On peut encore voir, qu’il y a longtemps, très très longtemps, la rue a peut-être pu présenter une certaine attraction et un certain caractère, qu’elle a dû avoir son heure de gloire, de grandeur et de lumière, mais les années ont passé et n’ont laissé que la décrépitude, la saleté et le côté sordide. La rue, une des plus vieilles de la ville, fut apparemment construite spécialement pour l’usage de la prostitution et présente une architecture un peu particulière. De chaque côté de la rue, de longs bâtiments crasseux offrent à la vue des passants, ce qui pourrait être une multitude de mini-boutiques, d’environ deux mètres de large. La vitrine de ces boutiques étant remplacée par une solide grille de fer et une porte de bois plein s’ouvrant sur le trottoir.
Lorsque la porte est ouverte, l’occupante de la mini-boutique fermera la grille, derrière laquelle elle s’exposera aux potentiels clients, plus ou moins dévêtue, signalant au monde que la mini-boutique est ouverte au business. À environ deux mètres derrière la grille, un rideau de couleur indéfini cache un lit aussi sale et aussi vieux que tous les péchés du monde. Dans le cas où un client montre quelque intérêt, la “ dame “ ouvrira la grille et le laissera entrer et tous les passants pourront entendre les craquements du lit.
Parfois, les occupantes des mini-boutiques ouvrent les grilles, sortent dans la rue, se promènent un peu, discutent avec les autres ou simplement s’entraident en se cherchant les poux. À voir la saleté ambiante de la rue et des dames de la nuit, il est difficile d’imaginer qu’un quelconque client puisse montrer le moindre intérêt et pourtant…
Peter n’était vraiment pas intéressé à se mal conduire dans ce lieu de perdition, ce jour-là. Quelques minutes dans cette rue étaient plus que suffisantes pour lui, mais Jahal avait renvoyé le moto-taxi et l’entraînait pour lui montrer la longueur totale de la rue, ils continuèrent donc de marcher, évitant d’accrocher le regard des filles.
Quelques minutes plus tard, un groupe de gamins surgissant de nulle part les entoura, tendant la main. Comme il le faisait généralement dans ces cas-là, le jeune touriste distribua quelques pièces de monnaie, puis Jahal ayant réussi à convaincre les petits mendiants qu’il n’y avait plus rien à espérer, le groupe s’éloigna. Seule une petite fille de dix ou onze ans, accrochée à la main de Peter continua de marcher avec lui. Tout d’abord il n’y prêta pas trop attention, convaincu que la fillette essayait seulement de gagner quelques pièces supplémentaires, qu’elle se fatiguerait rapidement et qu’elle rejoindrait ses camarades pour aller harceler un autre touriste. Il continuait de marcher, plutôt pressé de quitter cette rue. Comme elle insistait et ne semblait pas vouloir s’éloigner, il s’arrêta et se pencha vers elle. Elle était plutôt jolie, vêtue d’une petite robe très propre, une fleur dans les cheveux, souriante, répétant sans cesse une petite phrase dans une langue inconnue. Et soudain, il comprit que la fillette n’était pas là pour mendier quelques piécettes supplémentaires, mais qu’elle aussi travaillait dans cette rue et qu’elle cherchait à l’entraîner vers une des mini-boutiques.
Bien sûr il avait entendu parler de la prostitution infantile et il savait que cette activité était plus que courante dans ces pays du tiers-monde, où toute personne avec un peu d’argent pourra sans problème acheter le silence de la police locale. Mais c’était la première fois qu’il se trouvait brutalement en contact avec la chose. Il regarda la gamine, refusant de croire qu’elle n’était qu’une autre "dame de la rue", qui se vendait pour une somme dérisoire. Elle était si jolie, si petite, si fragile, si menue. L’idée de cette fillette avec un homme était absurde, incroyable, écœurante, mais il lui fallait bien l’accepter. Ici c’étaient les Indes, le pays le plus pauvre du monde et la prostitution n’était qu’un autre travail, qu’une autre manière de manger et ici les enfants commencent à travailler très jeunes.
Et là, dans cette rue de Bombay, il resta les bras ballants devant son impuissance, il aurait voulu faire quelque chose, il aurait voulu l’aider, mais il lui fallait bien admettre qu’il ni avait rien au monde qu’il puisse faire pour cette fillette, excepté peut-être s’assurer qu’elle aurait un repas ce soir et un peu d’argent à montrer à l’ordure qui exploitait son enfance. Il fouilla ses poches, trouva quelques billets qu’il déposa dans les mains de la gamine, puis rapidement, sans regarder en arrière, en compagnie de Jahal il s’éloigna à grands pas.
Les Indes - Bombay - 1972