Je le rencontrais dans un bar, n'est-ce pas là que se rencontre un jour ou l'autre les voyageurs, les fils du vent, les baroudeurs, les aventuriers, pour qui le bar est devenu le ‘’coin du feu’’ qu’ils n'ont jamais eu et n'auront jamais.
Il était plutôt calme, buvait beaucoup, probablement trop, il parlait de tout et de rien, jamais de lui-même et de son passé. Il jouait au billard, aux fléchettes, jetait quelques pièces dans les ‘’poker machines ‘’, regardait un match a la télé et finalement quittait le bar a l’heure de la fermeture.
Tout le monde le trouvait simpha, un peu trop triste et trop calme peut-être, mais qu’importe, il payait a son tour, n’embêtait personne, n’avait pas d’opinion politique marquée et ne cherchait pas a convaincre le monde qu’il avait raison. Je crois que personne ne savait vraiment qui il était, il était apparu un soir, s’était mêlé a la bande d’habitués, avait dit s’appelait Charly et cela avait suffi pour le faire accepter.
Un jour le barman, lui avait suggéré de boire un peu moins, car l’alcool le rendait triste et déprimé, il avait répondu ‘’ Que oui … peut être … mais tant que l’alcool ne le rendait pas méchant ou hargneux ou bagarreur, il ne voyait pas pourquoi cela déranger le barman ‘’ et bien sûr il avait continué de boire toujours autant.
Ce soir-là, la télé montrait un documentaire sur l’Irak, le speaker parlait de la guerre qui était maintenant pratiquement terminée, parlait de l’après-guerre qui s’organisait tout doucement, de la reprise du travail dans les territoires ravagés par les combats, de la reconstruction des villes et de la réouverture des champs pétroliers. Le speaker insistait tout particulièrement sur le courage des hommes qui partaient là-bas au risque de se faire démolir, et de la vie qu’ils menaient. Charly avait le regard rivé sur la télé, il écoutait les paroles du speaker, il en oubliait de boire, de temps en temps son visage exprimait la surprise et l’incrédulité, finalement contrôlant sa colère il demanda au barman de changer de canal, commanda un triple whisky et s’éloigna loin du poste en répétant que plutôt que dire des conneries pareilles, le speaker ferait mieux de la fermer.
Il essaya de s’intéresser a une partie de billard, mais il était trop tard, un déclic s’était fait et ce soir-là, Charly avait besoin de parler … et il parla … il parla de son engagement dans l’armée a 20 ans, de l’entrainement extrêmement dur qu’il avait suivi, de sa fierté d’être un ‘’Marine’’.
Il parla de son départ a la guerre en Irak, de son désir de défendre son pays, de ce sentiment d’être utile a sa nation, de ces combats la bas au milieu du désert, de la soif, de la faim et de la peur et enfin de cette victoire sur Saddam Hussein et de cette paix précaire qui avait suivie.
Il parla des barrages militaires sur les routes, des contrôles permanents qu’il fallait effectuer, des convois en zone occupée, des patrouilles à travers les villes et de la haine qu’il voyait dans les yeux de habitants qu’il croyait avoir ‘’libérés’’ de la tyrannie.
Il parla des ‘’suicides bombers’’ qui terrorisaient la troupe, car nul ne savait d’où ils allaient arriver, a quoi ou a qui ils ressembleraient, homme, femmes ou même enfants. Il parla des combats auxquels il avait participé, des copains qui étaient tombés et de la haine qui lui avait brulé le ventre, de sa colère, de son désir de vengeance et des ennemis qu’il avait frappés. Il parla des officiers et des politiciens de passage et des discours qu’ils prononçaient, ces discours sans aucun sens pour l’homme sur le terrain et qui vous laisse un gout amer dans la bouche.
Et puis, et puis, il parla de ce jour de grand soleil, de ce départ en patrouille avec un sergent, sa section et deux camions. Ils avaient passé la matinée a tourner dans la zone, s’assurant que tout était calme, vérifiant quelques identités ici ou là, et surtout se montrant afin de faire savoir la population que l’armée était là. En début d’après-midi, sur le chemin du retour, le sergent avait donné l’ordre d’une halte et d’un peu de repos dans un espèce de vieux fort à demi écroulé.
Sur ordre du sergent, Charly était monté en haut d’une vieille tour afin de surveiller les environs pendant que ses camarades faisaient chauffer un peu d’eau pour du café ou du thé et ouvraient quelques boites de ration. Un peu plus tard, Charly avait remarqué des mouvements dans les herbes sèches et les caillasses environnant la vielle bâtisse, il avait donné l’alarme, la section avait délaissé son casse-croute, s’était glissés eux aussi dans les hautes herbes et avait attendue l’attaque des dissidents.
La fusillade avait été très brève, les attaquants se voyant découverts comprirent très vite qu’ils n’avaient aucune chance contre une section de marines bien entrainés et firent demi-tour presque aussitôt. Du haut de la tour Charly, observait la scène, il avait remarqué un mouvement près d’un gros rocher vers le sud, un des attaquants essayait de se glisser derrière le sergent, il avait tiré une courte rafale et le mouvement s’était arrêté.
Il était descendu, avait rejoint ses camarades et ensemble ils avaient inspecté le terrain. Près du gros rocher, Charly avait trouvé le corps de l’ennemi qu’il avait touché, pour s’apercevoir qu’il portait un uniforme américain et que c’était un de ses camarades. Le médic avait fait tout ce qu’il pouvait, le chauffeur avait roulé à tombeau ouvert, mais il était trop tard et le GI était décédé avant d’être de retour a la base.
Bien sûr, personne n’avait rien dit a Charly, car évidemment nul ne savait d’où étaient venues les balles qui avaient tué leur ami, tous avaient assumé qu’il avait été touché par une rafale ennemie, il était tombé au combat, un de plus, son corps avait été rapatrié au pays et très vite tout un chacun avait essayé d’oublier…… Seulement ... voilà ... lui ... Charly ... il savait
Etats Unis - Montana - Billings - 2006
Publié le 7 Juillet 2013
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